Zèbres etcetera....

Je peux imaginer les oreilles de certains professionnels se dresser, en entendant parler des enfants « surdoués ». Je les vois expliquer que cela n’est simplement qu’ « un effet de mode », qu’ils n’ont ni le temps, ni l’énergie pour s’occuper de ce genre d’enfants. Ils diront devoir s’occuper prioritairement des enfants qui en ont « réellement besoin », les enfants en décrochage scolaire ou en souffrance. Je peux les entendre dire également que cet « effet de mode » est avant tout dû aux parents poussant toujours trop loin leurs enfants.

 

Mon petit écrit ne se veut pas être un plaidoyer pour tous ces enfants, adolescents et adultes. Il veut simplement poser une seule question : « Et si ces zèbres[1] existaient vraiment ? ».

 

Au début de ma pratique en libérale, j’étais persuadée, comme beaucoup, que la précocité était bel et bien un« effet de mode ». Je pensais que nous allions être condamnés, comme pour l’hyperactivité, à voir se présenter au sein de nos cabinets une foule de parents souhaitant apposer le logo « testé et approuvé » sur la bonne intelligence de leur enfant, et sur leur « évidente » précocité. Bien sûr, ce genre de parents existe, mais une rencontre changera mon regard et les futures développeront mon envie d’aller à la rencontre de ces « zèbres ».

 

Quand nous observons comment les médias utilisent la précocité et parlent des « zèbres », il est facile de comprendre pourquoi ils ne peuvent être pris au sérieux et pourquoi ils ne peuvent être entendus. J’ai toujours en tête un reportage de TF1 : On y voit un jeune garçon, premier de la classe, discours préparé au mot près, se prenant pour un adulte et l’on laisse imaginer aux téléspectateurs, que la précocité c’est cela ! Des enfants pleinement épanouis, excellents en classe et possédant toutes les capacités intellectuelles leur permettant de disserter sur n’importe quel sujet allant de la géopolitique à la philosophie en passant par la physique nucléaire. Je souhaite juste vous faire comprendre que la précocité n'est pas un « label d’intelligence », qu’elle est un autre fonctionnement cognitif. Egalement, je tiens à souligner qu’un nombre non négligeable d'enfants ou d’adolescents en décrochage scolaire souffrent de leur précocité. Je ne suis pas en train de dire que tous les élèves en décrochage sont des « zèbres ». Mais il faut y faire attention malgré tout et ne pas négliger cet angle.

 

Alors je ne vais pas vous faire un cours sur « comment reconnaît-on un zèbre ? ». Je ne suis pas là pour cela. Mais j’aimerais juste que vous puissiez comprendre qu’un « zèbre » est une personne à part entière. Seulement, il utilise son cerveau différemment et son développement psychoaffectif est tout autre. J’aime à comparer, quand je l’explique à des enfants, qu’un cerveau de « zèbre » est comparable à la voiture rouge dans Cars. C’est un cerveau toujours en mouvement et qui n’éprouve pas le besoin de passer à la station essence régulièrement comme les autres voitures. En neuropsychologie, on explique que les « zèbres » ne passent pas par les méthodes séquentielles[2]. C’est ce qui peut les handicaper trop souvent dans leur milieu scolaire. Dans le meilleur des cas, face à « leurs facilités », ils peuvent être pris pour des fainéants qui ne veulent pas se donner la peine d’expliquer leur raisonnement. Mais, le plus souvent, cela amène les adultes à les prendre pour des personnes prétentieuses et pédantes. Parfois, certains « zèbres » s’adaptent, mais d’autres n’y parviennent pas.

Ce côté cognitif peut avoir des répercussions sur le côté psychoaffectif. Parfois, certains « zèbres » peuvent être remplis d’angoisses et d’incompréhensions du fait de leur fonctionnement cognitif, relationnel et émotionnel. Certains ne parviennent pas à maîtriser leur hypersensibilité et à entrer en interaction avec les Autres de manière adaptée. Certains peuvent éprouver un retard plus ou moins important au niveau psychomoteur. Leur fonctionnement cognitif allant toujours trop vite, l’appareil psychomoteur peut mettre plus de temps à répondre aux sollicitations cérébrales du « Zèbre ». En résumé, leur âge de développement cognitif est bien supérieur à leur âge réel, ce qui crée souvent des difficultés dans les relations à l’Autre aussi éclectiques qu’elles puissent être.

 

Avant de terminer, je souhaiterais vous faire réfléchir sur l’importance de ne pas tout croire et tout accepter. Attention, toute personne dite « très intelligente » n’est pas forcément précoce et inversement. Il ne faut effectivement pas confondre intelligence et précocicar cela n’a absolument rien à voir. Enfin, gardez en tête qu’il n’est pas forcément « valorisant » d’être diagnostiqué précoce et que bien souvent les « zèbres » aimeraient posséder le même fonctionnement que la majorité de la population. Réfléchissez, apprenez et débattez avant d’affirmer une opinion.

 

Si vous avez des doutes concernant votre enfant, votre adolescent ou pour vous-même, consultez un professionnel pour un premier rendez-vous. Lui seul pourra vous dire s’il serait bénéfique de passer un bilan psychologique (cognitif et psychoaffectif). Un QI seul ne sert à rien. La sphère psychologique est également à prendre en compte.

 

 

 

[1]Anne Siaud-Facchin, L'Enfant surdoué :L'aider à grandir, l'aider à réussir, Ed. Odile Jacob, 2012. Mot employé pour définir ces enfants, adolescents et adultes précoces. Le zèbre est le seul de la famille des équidés qui ne peut être apprivoisé. Malgré sa ressemblance morphologique il n’en reste pas moins le plus reconnaissable.

[2]Méthodes que l’on utilise, par exemple, pour montrer à un enfant toutes les étapes permettant d’aller d’un point A à un point B lors d’un raisonnement. Les « zèbres » ne passent pas par ces étapes et souvent possèdent la réponse sans pouvoir expliquer le mécanisme qui a pu leur permettre de la fournir.